Hystérique
D'un regard mordant et engagé, le journaliste et créateur de contenus Mathis Grosos fait du spectacle vivant son terrain de jeu pour questionner notre époque et ses contradictions.
"Mon ex était folle", "T’es complètement hystérique !", c’est la formule magique pour discréditer son interlocutrice.
Si le qualificatif tend aujourd’hui vers la caricature et cristallise à lui-seul tout un imaginaire paternaliste, il a longtemps été un diagnostic médical prononcé dans le plus grand des sérieux. Séductrices, colériques, irrationnelles, les femmes dites "hystériques" ont bon dos. Qu’elles soient mises au ban ou simplement silenciées, une constante se dessine : ce qu’elles disent, ce qu’elles expriment, ce qu’elles incarnent dérangent.
En a-t-on vraiment fini avec l’hystérie ?
En février dernier, Camille Teste tendait le micro à Pauline Chanu dans le cadre de son podcast Encore Heureux. La journaliste a signé en 2025 une enquête aux éditions La Découverte : Sortir de la maison hantée : Comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes.
Le terme trouve son origine au Ve siècle avant Jésus-Christ. L’hystérie désigne alors un utérus en manque de semence masculine.
L’autrice de l’essai avance que le terme n’a pourtant pas pris une ride. Dans les expertises mobilisées dans les tribunaux, on qualifie encore aujourd’hui certaines plaignantes d’hystériques pour discréditer leur prise de parole. Du côté médical, on parle de trouble de la personnalité histrionique. Un glissement sémantique qui masque une évidence : les imaginaires sont encore largement structurés par la misogynie.
C’est ce qui se joue en creux du spectacle de Valentine Losseau et Raphaël Navarro : une intimation au silence. Comme si elles devaient se dérober au regard de leurs comparses masculins, ces femmes qui sortent du rang sont ici propulsées au premier plan.
Loin de venir convoquer le réel au plateau, la compagnie 14:20 préfère les métaphores. L’inexplicable, l’insaisissable et le hors sol se répondent dans des tableaux à couper le souffle.
Faire un pas de côté vis-à-vis du rationnel, lui préférer l’onirisme, l’étrange et l’incompréhensible, c’est adresser un pied de nez à cette logique binaire de classification entre les normaux et les autres.
La fabrique de la normalité
La rationalité et la folie sont deux facettes d’une même médaille, deux constructions sociales dont la définition varie au gré des cultures, des époques. Fabriquer de la folie et des espaces pour "la traiter", c’est penser un en-dehors au reste de la société. Tout comme la prison, l’asile a longtemps été une institution qui discipline les corps pour les faire rentrer dans le rang. Mais elle est surtout un espace à l’abri des regards, avec ses propres règles.
Avec les discours du médecin, la figure d’autorité du lieu, pour fil rouge, On m’a trouvée grandie trace une géographie de cet en-dehors social. Se déjouant des régimes du visible et de l’invisible, du rationnel et l’irrationnel, la pièce propose un rapport poétique à la mise au ban, sans rien arracher à sa dimension tragique.
À partir de la vie d’une patiente de la Pitié Salpêtrière, une certaine Madeleine qui affirme pouvoir léviter, l’histoire et la fiction se confondent dans un spectacle dans lequel le temps et les interprètes se trouvent suspendus.